La canne blanche, si elle a le grand mérite de signaler la personne aveugle et celui de détecter les obstacles, a aussi le réel mérite de demeurer, encore de nos jours, un symbole relativement respecté : chacun s’écarte devant une canne blanche afin de ne pas faire obstacle à celui qui la manipule.
Mais alors, de par ce fait même, lui qui déjà est très isolé par sa cécité, se voit encore davantage mis à l’écart.
On s’écarte et de plus, on lui parle rarement, à peine s’adresse-t-on à lui pour l’aider à traverser une rue, parfois même contre son gré.
On peut donc avancer, sans crainte de choquer certaines susceptibilités, que la canne blanche ne favorise pas vraiment l’intégration de l’aveugle dans la société.
Mais qu’en est-il avec un accompagnateur ? Derrière le bras qui le guide, l’aveugle «disparaît». Non que son guide soit trop corpulent ! Non. Tout simplement parce que nul ne s’adresse jamais à lui.
« Mettez-le ici ; faites-le asseoir ; qu’est-ce qu’elle veut ; demandez-lui de signer ; dites-lui que… »
Peut-être plus par maladresse que par véritable indifférence, quelle qu’en soit la raison, le fait est que tout se passe comme si la personne non-voyante était de surcroît sourde voire débile, comme si elle était transparente, elle n’existe plus.
Cette «négation» de la personne, quotidienne, très lourde à porter, est quelque chose qui, peu à peu, mine le moral des non-voyants (y compris celui des plus optimistes).
Jour après jour, ce déni de la personnalité constant, finit insidieusement par persuader l’aveugle lui-même que, oui, c’est bien vrai : il n’a plus aucune «valeur», aucun rôle à jouer dans la société puisque l’on ne lui accorde aucun crédit.
Signalons au passage que, oui, on ne lui accorde «aucun crédit», dans tous les sens du terme puisqu’il n’est pas une banque qui acceptera de lui prêter de l’argent…
Pourtant essaient-ils de dire : «nous ne sommes pas notre handicap ! Nous sommes des personnes, des êtres humains, nous avons comme tout un chacun nos défauts et nos qualités, nos aptitudes et nos limites mais nous existons en tant qu’individus à part entière et non entièrement à part, nous avons une famille, de vieux parents parfois, des enfants souvent, nous sommes des citoyens ayant notre place dans la
société, à ceci près que : nous ne voyons pas.
Alors, nous réduire au rang de «sous-hommes», nous infantiliser en nous faisant asseoir bien sagement sur une chaise comme l’on ferait d’un enfant turbulent, nous taxer de plus d’autres handicaps (surdité totale, mutisme, voire débilité mentale), nous ignorer, nous considérer comme «quantités négligeables», voilà qui est franchement humiliant, intolérable!»
C’est cependant ce que les aveugles vivent quotidiennement.
C’est ce que vivent quotidiennement les aveugles, sauf s’ils sont accompagnés d’un chien guide !